À propos d’une enquête de La vie : «Catholicisme, la fin … ou la résurrection ?»

Dans son numéro de Pâques 2015 (n° 3631), l’hebdomadaire La Vie présente, sous le titre de «Catholicisme, la fin… ou la résurrection ?», une « étude inédite » qui consiste à calculer le nombre actuel de baptisés à partir des statistiques de baptêmes de l’Église catholique des années antérieures comparées à celles des naissances, et à faire des hypothèses sur l’évolution du nombre de baptisés dans l’avenir, compte tenu de la baisse progressive du nombre de baptêmes des enfants dans les nouvelles générations. Ainsi, d’après ce calcul, il y a, en France en 2015, 44 millions de baptisés soit 69,6% de l’ensemble de la population…Et ils pourraient être de 40 à 33 millions en 2045 selon les hypothèses plus ou moins « optimistes » de l’évolution du nombre des baptêmes.

Une Église qui ne se réduit pas aux 5% de pratiquants réguliers

Cette présentation de la situation a l’avantage de réagir contre ceux qui réduisent la présence du catholicisme dans notre société au chiffre des 4 ou 5% de pratiquants réguliers et à une image des « églises vides » : il y a tout de même plus de 100.000 personnes dans les églises parisiennes chaque dimanche, 3 ou 4 fois plus les jours de fête… à mettre en regard des autres rassemblements politiques, syndicaux. Car même si un certain nombre de baptisés n’ont plus aucun lien avec l’Église, il y a aussi les 12 ou 15% « occasionnels » des grandes fêtes, les quelques 270.000 parents qui ces dernières années, demandent le baptême pour leurs enfants, les 70% qui demandent des obsèques religieuses.
Enfin, même si cela ne semble guère intéresser ce numéro de la Vie dans sa perspective « missionnaire », l’Église catholique, dans notre société, c’est aussi tout un réseau d’institutions éducatives, caritatives (le Secours catholique), de développement (le Comité catholique contre la faim et pour le développement)… et la présence des chrétiens dans l’action syndicale, politique, associative.

La masse molle des chrétiens sociologiques ?

L’éditorialiste de La Vie parle de la « masse molle et mouvante qui entoure le noyau dur », celui que formerait le « cercle des convaincus » ; et nombre de commentateurs de sondages les désignent comme des « chrétiens sociologiques », entendant par là qu’ils ne seraient que mus par les habitudes de leur milieu familial, qu’ils n’auraient pas ou peu de convictions, contrairement à ceux qui agiraient « librement », sans « poids » de la famille, du milieu, de la société. Mais dans une société où le « discours dominant » ne valorise plus guère ces pratiques, cet attachement veut peut-être aussi « dire quelque chose », qui mériterait d’être écouté.

Un recul continu

Ceci dit, comme le rappelle le dossier de La Vie, le nombre des baptisés catholiques est en forte baisse, spécialement au cours des dernières décennies (il y avait encore 90% de baptisés en 1960) et parmi les jeunes générations. On peut ajouter les chiffres encore plus significatifs de ceux qui, baptisés ou non, se déclarent « sans religion » dans les sondages : 10% en 1981, 35% en 2012 (dont 52% parmi les 18-34 ans), selon une étude de l’Institut de sondage CSA.

De « nouveaux dynamismes » : pour qui ?

Pour répondre à cette baisse, le dossier de La Vie présente des expériences qui « dynamisent l’Église catholique ».
Quelques unes consistent à aller à la rencontre des gens dans la rue, avec un prêtre en soutane sur les plages, en porte à porte… On ne nous dit rien sur les effets positifs de ces démarches, le nombre de personnes intéressées, les réactions des autres.
La plupart des autres sont des expériences d’accueil de ceux qui demandent un sacrement, de lectures de la Bible, de formation « missionnaire », de communautés nouvelles de célébration et de partages, de bars catho ou autres lieux ouverts à tous… dont on nous dit que « ça marche » : il y a du monde, des jeunes, et ils témoignent de leur joie et de leur intérêt.
On ne peut nier que s’y vivent de nouvelles formes d’Église, qui répondent bien aux attentes d’un certain nombre de jeunes ou de moins jeunes, comme beaucoup d’autres auparavant (charismatiques … ou groupes traditionalistes). Mais il n’y a aucune interrogation, dans ce numéro comme dans beaucoup d’autres instances, sur le fait que, après des décennies de créativités nouvelles, de « frémissements », d’appels à la mobilisation, le nombre des « sans religion » soit en augmentation spectaculaire parmi les jeunes générations, aucune parole exprimant leur « différence », comme si c’était un continent vide, sans expression, une simple absence de ce que posséderait le « cercle des convaincus ».

L’ébranlement des certitudes

Les Églises chrétiennes ne sont pas seules à subir cette baisse importante des adhésions : tous les partis, syndicats, mouvements qui se présentaient comme porteurs d’une vérité absolue sur l’homme, la société, le progrès connaissent une semblable crise des effectifs et une contestation de leur « dogmatisme ». Cette croyance de posséder la vérité absolue sur l’homme et le sens de l’histoire, fondée sur Dieu, la raison ou la science, avait soutenu la conquête du monde par l’Occident, dépositaire de la civilisation pour toute l’humanité. Cet ébranlement de nos certitudes se produit au moment où la perte de notre hégémonie politique, économique, et son cortège de répercussions dans nos sociétés, s’accompagne de l’affirmation sur la scène mondiale d’autres traditions, d’autres manières de croire et de penser. Certains réagissent par une attitude de défense fondamentaliste et/ou identitaire, religieuse ou laïque. Mais pour les autres, cette diversité des conceptions de l’homme est maintenant la perception « fondamentale » ; et la croyance que nous possédons des certitudes absolues en ce domaine leur paraît d’un autre temps.
Ceux qui se détournent de ces grands combats au nom du christianisme, du communisme, du progrès scientifique ne sont pas, pour autant, indifférents et inactifs comme en témoignent les indignations, mobilisations en tous genres, plates-formes et coordinations sans étiquettes. Ils ne rejettent pas tous non plus ces grands traditions de pensée : beaucoup de jeunes adultes se présentent souvent comme étant « de famille chrétienne », « juive », « communiste », « laïque »… indiquant à la fois la reconnaissance de leur héritage et la distance possible avec sa prétention à la vérité absolue et « exclusive ».

Le religieux hors des frontières

Concernant plus spécialement l’héritage religieux, l’étiquette sociologique de « sans religion » n’est qu’un indicateur de leur distance envers les institutions religieuses, mais ne dit rien de leur éventuelle vie spirituelle ou religieuse.
D’après une enquête sur les valeurs des Européens de 2008, en France, 23% des « athées convaincus » se déclarent « sensibles à la spiritualité » (dans une échelle des « degrés d’intérêt pour le sacré et la spiritualité »), 35% des « sans appartenance religieuse » répondent « avoir leur propre manière d’entrer en contact avec le divin sans avoir besoin des églises ou des services religieux ». Et 55% d’entre eux accordent de « l’importance à une cérémonie religieuse» pour un décès, 40% pour un mariage, 32% pour une naissance [1] . Ces expressions « intérêts pour le sacré et la spiritualité… entrer en contact avec le divin… cérémonie religieuse …) et ces catégories (« sans appartenance religieuse » …), sont imprécises, mais indiquent au moins, une ouverture, en dehors des Églises, à d’autres dimensions de la vie que la gestion de la vie quotidienne.
On en retrouve la substance dans les nombreux articles consacrés au développement spirituel dans la presse « non –confessionnelle », dans les traités de spiritualité « sans Dieu » qui connaissent de grands tirages : L’esprit de l’athéisme. Introduction à une spiritualité sans Dieu (Albin Michel, 2006) ou La révolution de l’amour. Pour une spiritualité laïque, de Luc Ferry (Plon, 2010)… Ces auteurs connaissent d’ailleurs très bien le message évangélique, la place faite à l’amour du frère, son originalité dans les grandes traditions de l’humanité.

Des relectures de l’héritage chrétien

Il y aussi des agnostiques ou des athées qui participent à la conception des nouvelles églises et autres lieux de culte, qui collaborent à la nouvelle traduction de la Bible avec des théologiens (publiée éditions Bayard en 2001), qui révèlent au grand public le témoignage des moines de Tibhirine (le film Des hommes et des dieux)… des exégètes, des historiens, des sociologues, des psychanalystes qui étudient à nouveaux frais l’originalité des grands textes chrétiens (Thérèse mon amour, Julia Kristeva, Fayard 200)…
Une partie du présent et de l’avenir du christianisme, se joue aussi à travers les relectures de ceux qui vivent dans ce nouveau monde culturel, qui prennent place à côté de celle des Églises de la Reforme à la naissance de l’humanisme moderne, ou de la redécouverte des traditions orientales.

Le Pape François intéresse aussi des « sans religion »

Selon un sondage fait 6 mois après son élection (BVA Parisien, décembre 2013), 85% des français avaient « une bonne opinion » du Pape François, dont 69% des « sans religion », et 89% un an plus tard avec le même pourcentage chez les catholiques et les « non-catholiques » (Odoxa, Le Parisien, décembre 2014). En dehors de son caractère sympathique et « proche des gens », apprécié par tous, les catholiques sont évidemment intéressés par son action de réforme de l’organisation de l’Église et de sa discipline interne. Mais pour les « sans religion », qui se sentent peu concernés par la réforme de la Curie ou la communion des divorcés, trois gestes ont surtout « parlé », venant d’un responsable religieux : le premier de tous ses déplacements à Lampedusa, le lavement des pieds du jeudi-saint à de jeunes délinquants, dont une jeune musulmane, et sa réponse à un journaliste dans l’avion, lors de son voyage pour les JMJ : « Qui suis-je pour juger un homosexuel… ?». En mettant au premier plan l’accueil des rejetés de notre société, il brouillait l’image du religieux spécialiste du rapport avec un autre monde (le divin … ), avec son « Qui suis-je pour juger ? », celle du pape « infaillible », gardien des vérités indiscutables.
Comme l’ont noté nombre de commentateurs, cela ne remplit pas les églises, même dans ses communautés les plus ferventes et les plus dynamiques. Mais si le présent et l’avenir du christianisme passe aussi par son inscription dans une autre représentation de l’homme, de sa place dans le monde… ?

[1] Pierre Bréchon, Jean-François Tchernia, La France à travers ses valeurs, Armand Colin, 2009, p.230. Cf. aussi Olivier Galland dans Les Jeunes, La Découverte, 2009 (pp.103-106).

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *